lundi 6 février 2012

Zone euro : un peu d'ambition politique, SVP...

De sommet en sommet, gouvernements et chefs d'Etat tentent de régler la crise de la zone euro. Mais l'enlisement des "plans" successifs a déjà provoqué le retour de la récession au tournant de l'année 2012.

L'incertitude sur les choix politiques, la fragilité du secteur financier, l'impact des politiques de rigueur sur une activité déjà chancelante, la situation sociale très dégradée s'ajoutent à la liste des questions en suspens : les contours d'une future union budgétaire - alors qu'il est surtout question de rigueur dans le pacte adopté par 25 des 27 pays de l'Union européenne le 30 janvier ; la façon dont la restructuration de la dette grecque sera - ou non - menée à bien ; les modalités de l'engagement de la Banque centrale européenne (BCE) ; la soutenabilité de l'austérité demandée aux pays en crise et la capacité de leurs sociétés à la supporter...
L'année 2012 sera donc, encore, celle des incertitudes pour la zone euro. Par ricochet, prévoit Stéphane Barthélémy, gérant senior actions émergentes chez State Street Global Advisors, "les pays d'Europe centrale et de l'Est risquent d'être particulièrement touchés par le ralentissement de leurs voisins, compte tenu de l'exposition de leur système bancaire aux financements en provenance d'Europe de l'Ouest". L'assèchement du crédit bancaire risque de pénaliser longtemps la région.

Les décisions politiques européennes - elles-mêmes conditionnées par les calendriers nationaux et notamment l'élection présidentielle française - seront cruciales pour mettre fin à la crise.

D'ici à la fin de l'année, ce sera donc sur les épaules de la BCE que reposera la tâche d'éteindre d'éventuels nouveaux incendies. L'inflexion apportée par son nouveau président, Mario Draghi - amorce de baisse des taux d'intérêt, financement des banques à trois ans - a permis de calmer les inquiétudes ces dernières semaines. Mais beaucoup reste à faire.

PRÉSIDENTIELLE FRANÇAISE SURVEILLÉE PAR LES MARCHÉS FINANCIERS

Ainsi, résume George Hoguet, stratégiste mondial de la société de gestion State Street Global Advisors à Boston, "la zone euro déploie progressivement plus d'efforts pour résoudre sa crise, mais des risques politiques demeurent". "Compte tenu du calendrier électoral qui diffère nombre de décisions en France, c'est la BCE qui sera l'acteur le plus important pour préserver la stabilité en 2012 et conjurer une grave récession, ajoute-t-il. A la fin de l'année, nous serons fixés sur les évolutions politiques. Jamais l'élection présidentielle française n'aura été autant surveillée par les marchés financiers."

M. Hoguet s'attend à une stagnation ou à une baisse de l'activité pouvant aller jusqu'à 1 % du produit intérieur brut (PIB) de la zone euro cette année. Mais si l'économie rechutait plus gravement - par un nouvel emballement de la crise -, le monde entier serait concerné par la secousse et les Etats-Unis retomberaient aussi en récession.

Les experts de State Street attribuent une probabilité de 20 % à ce scénario, qui pourrait aussi être causé par un choc externe : un conflit avec l'Iran, par exemple, ferait s'envoler le cours du pétrole.

L'extension de la crise pourrait aussi venir de nouvelles tensions sur les dettes de grands pays européens, Espagne ou Italie notamment. Cependant, pour Jean-Pierre Vesperini, professeur des universités et membre du Conseil d'analyse économique, "on observe une évolution importante de la direction de la BCE, un changement très sensible entre (son ancien président) Jean-Claude Trichet et Mario Draghi. M. Draghi a une approche plus empirique, plus souple et moins doctrinaire".

Profitant d'une nouvelle opération de refinancement à trois ans, les banques ont emprunté 489 milliards d'euros à la BCE en janvier. Elles pourraient demander le double ou le triple en mars... "Pour l'instant, grâce à son injection massive de liquidités, M. Draghi a réussi à éteindre l'incendie sur les dettes souveraines. Les taux à 10 ans sur les dettes italienne et espagnole ont perdu entre 30 et 40 points de base (0,3 à 0,4 %) depuis son arrivée à la tête de la BCE. Simultanément, le taux de change de l'euro est passé de 1,37 à 1,31 dollar, soit une baisse d'un peu plus de 4 %. C'est évidemment encore très insuffisant, mais la direction est la bonne", ajoute M. Vesperini.

DÉVALUATION COMPÉTITIVE

Entre-temps, la construction européenne ne doit pas vaciller. Des choix devront être faits. Le premier, objet d'âpres discussions, concerne la Grèce. La question n'est pas seulement de donner assez de garanties à l'Allemagne pour qu'elle ne s'oppose pas à ce que les créanciers publics - notamment la BCE - participent à l'effort aux côtés des banques privées.

En effet, assure M. Vesperini, "forte de son triomphe sur le pacte budgétaire, (la chancelière) Angela Merkel est sans doute en meilleure position pour faire accepter à son opinion publique la participation de la BCE à la restructuration de la dette grecque". "Mais il restera un problème crucial à résoudre : pourquoi le Portugal et l'Irlande devraient-ils rembourser leur dette jusqu'au dernier euro, alors que la Grèce aura pu échapper à un remboursement total ?"

Si les besoins de financements du Portugal et de l'Irlande semblent pouvoir être couverts par le Fonds européen de stabilité financière (FESF), la question du prix à payer pour tenir leurs engagements pourrait se poser.

En Grèce, même après un effacement de dette, la situation économique du pays restera, après quatre ans de récession, catastrophique : "Mon opinion est qu'à l'horizon de deux ou trois ans - quand des règles de sortie de l'union monétaire auront été édictées -, la Grèce sortira de la zone euro, et probablement le Portugal. Car ces pays ont besoin d'une dévaluation compétitive pour s'en sortir, comme l'Argentine l'a fait dans le passé", juge M. Hoguet, par ailleurs ex-fonctionnaire du Trésor américain au moment de la crise.

Certains créanciers privés peuvent être tentés par l'idée de laisser se produire un accident dans les négociations avec la Grèce... Ainsi il serait fait un "exemple", satisfaisant l'Allemagne, en montrant que la mauvaise gestion est punie.

JEU TRÈS RISQUÉ

Cela donnerait l'obligation à la BCE d'intervenir franchement - en abaissant ses taux à un niveau proche de zéro et en rachetant massivement de la dette publique, sur le modèle anglais et américain - afin d'éviter une contagion incontrôlable au reste de la zone euro. Un jeu très risqué...

L'alternative consiste à avancer dans la construction européenne. "Le fédéralisme européen passe par l'adoption de règles fiscales communes inscrites dans le marbre, comme la règle d'or. Ce n'est qu'à ce prix que l'on peut demander une solidarité fiscale, en rassurant les pays dont les finances publiques sont les plus solides, comme l'Allemagne", explique Laurent Berrebi, chef économiste de Groupama Asset Management.

De même que les collectivités locales, en France, doivent présenter des comptes à l'équilibre, les budgets nationaux devraient ainsi tendre vers l'équilibre en période de croissance normale. C'est la logique du pacte budgétaire. "Il s'agit en réalité du seul moyen de retrouver une souveraineté partagée face aux marchés financiers. Les insuffisances de la construction politique européenne ont été l'une des causes de la crise, et il n'y a pas été remédié assez vite ", analyse M. Berrebi.

Mais ces décisions restent suspendues aux échéances électorales : "Jamais autant qu'en 2012 les perspectives économiques et financières n'ont autant été liées aux choix politiques en Europe, que ce soit avec les élections grecques ou françaises. En France, l'enjeu est notamment d'éviter un nouveau cycle de dégradation par les agences de notation. La meilleure stratégie pour cela n'est pas de copier exactement ce qu'a fait l'Allemagne, car la situation est différente ", conclut M. Berrebi.

Pour améliorer la situation économique, il propose de transférer les charges sociales non pas sur la TVA, la CSG ou l'impôt sur le revenu - pour ne pas pénaliser l'activité -, mais de créer "un impôt sur le patrimoine à base très large qui toucherait autant l'immobilier que les placements financiers, les actions des entreprises, etc. ". Sa proposition pourrait nécessiter davantage d'harmonisation européenne.


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